hommage à Eric Rohmer

FADEUR & CRUAUTE
Hommage à Eric Rohmer

ROHMER

J’ai rencontré Eric Rohmer une dizaine de fois à l’occasion de modestes collaborations lors du tournage du « Rayon Vert », pour des repérages à Valenciennes sur « Les Jeux de Société », sur la préparation de « L’Anglaise et le Duc », et de manière plus informelle, dans son bureau des Films du Losange. Lorsque j’ai osé lui demander dans une lettre pourquoi il ne faisait pas plus souvent appel à moi, il me fit cette réponse énigmatique : « Je n’aime pas travailler avec des gens qui comprennent ce que je fais ». Je ne sais toujours pas comment la prendre, mais cette formule me donne aujourd’hui l’envie de témoigner de ce que j’ai pu comprendre de son cinéma.
Car il est difficile le cinéma d’Eric Rohmer, si difficile que j’ai le sentiment que les succès publics (de « Ma Nuit chez Maud » aux « Les Nuits de La Pleine Lune ») ne l’ont été qu’à la faveur de malentendus. L’homme lui même, d’une grande timidité, était d’un abord malaisé : il détestait s’expliquer, ne vous regardait jamais dans les yeux, répondait à vos questions d’une manière coupante et agacée, on avait sans cesse le sentiment d’être importun ; il me fallut longtemps pour comprendre qu’il n’en était rien. Ce cinéaste qui représente la légèreté française dans l’imaginaire des cinéphiles du monde entier était un homme profond d’une immense culture, et germanophile, lecteur dans le texte des grands classiques allemands. Celui qu’on présente comme un maître du marivaudage était un janséniste austère féru de philosophie. C’était aussi un pianiste et un grand mélomane, ce dont on pourrait douter à l’écoute des musiquettes composées pour ses films. Difficile donc de cerner l’homme et son cinéma, car traversés de contradictions radicales à tous les niveaux.
Le premier décalage est celui du temps : « Les Contes Moraux », on le sait, ont été scénarisés tous avant qu’il ne tourne le premier : ce sont des histoires qui viennent d’un autre temps, des personnages aux prénoms démodés qui ont des mœurs révolues : cette distance, peut être involontaire au départ puis reproduite, crée un effet littéraire, théâtral. C’est cette même distance que l’on retrouve dans les adaptations d’œuvres littéraires (« Perceval », « L’Astrée », « La Marquise d’O ») qu’on aurait tort d’opposer aux autres films. Mais à cette esthétique théâtrale qui préside à l’écriture du scénario et des dialogues s’oppose une manière de filmer proche du documentaire, du cinéma vérité : peu de moyens, le minimum de lumière, du son direct, une préférence pour le 16mm (« Je ne vois pas la différence avec le 35 », disait t-il avec la plus totale mauvaise foi)… Le cinéma de Rohmer se veut hors du temps : il s’agit d’extraire de la fiction tout ce qui pourrait la dater de manière anecdotique : musique, objets, costumes sont réduits à l’essentiel. « Pauline à la plage » aurait pu être tourné dix ans plus tôt ou plus tard.
Le choix et la direction des acteurs est encore un autre mystère. S’y affirme un goût extrême pour la fadeur, les personnalités un peu falotes : les hommes sont tous efféminés, inconsistants, les femmes fragiles, au bord de l’évanouissement à force de bavardages, d’une sensibilité exacerbée. Une sensualité innocente et prude, une esthétique de la fadeur très française, dans la droite ligne des peintures de Boucher, Greuze, Renoir.
La direction d’acteurs, elle, est proche de la cruauté. Eric Rohmer passait beaucoup de temps à s’entretenir avec ses acteurs, les faire se raconter, se dévoiler. Il adaptait scénario et dialogue à leurs récits pour pouvoir se livrer sur le tournage à une sorte de vivisection des âmes devant la caméra. Entrant dans le champ sans prévenir, parlant pendant les prises, il était expert pour semer la confusion sur le plateau au point que seul le caméraman savait si ca tournait ou pas ; il arrivait à saisir ainsi des moments où l’acteur oubliait de contrôler son image, se laissant aller. (Ce qui provoquait parfois des larmes en se découvrant au visionnage des rushes, des « bouts » comme il disait refusant tout anglicisme). Car ce n’était pas la vérité et, encore moins le naturel que Rohmer traquait, mais bien le ridicule, un ridicule qui est notre lot à tous dans le jeu social et amoureux, que son regard perçant savait mettre à nu et qui provoque chez le spectateur un agacement amusé. Ce jeu décalé, antinaturel, est la marque de Rohmer comme le ânonnement monocorde est celle de Bresson.
Les ressorts dramatiques, eux, sont à l’opposé du classicisme d’Hollywood (qui fonctionne par attente, satisfaction puis rebond) et ils ont encore rapport à l’agacement : autour d’une intrigue minimale, se trame un entrelacs complexe de péripéties qui ont toutes pour but de retarder au maximum le dénouement annoncé. Il y a comme un jeu érotique avec le spectateur qui consiste à faire entrevoir puis reculer sans arrêt la minute attendue : d’où ce sentiment de « coït interrompu » permanent. On a parfois l’impression – la gaucherie des acteurs aidant – de se trouver dans le trop long prologue d’un film pornographique.
Cette dramaturgie est liée à une vision du monde, une morale qui lui vient de Blaise Pascal -et des grand moralistes français : La Rochefoucault, La Bruyère… – celle de la faiblesse de l’homme et celle du divertissement : pour oublier son impuissance et son destin, l’homme se donne des buts futiles ou sérieux qui lui permettent de continuer à vivre sans affronter la vérité de sa condition. Toutes les quêtes des personnages de Rohmer sont de l’ordre du divertissement : sérieuses ou légères, elles font du héros rohmérien un anti héros absolu qui hésite et recule sans cesse pour mettre un obstacle de plus devant lui. Un héros finalement plus proche de ceux de Beckett que de Marivaux.
L’impuissance sexuelle est d’ailleurs aussi un thème caché dans l’œuvre de Rohmer qui fourmille d’hommes incapables de « concrétiser », (« La Collectionneuse », « les Nuits de la Pleine Lune » – où le personnage joué par Fabrice Lucchini est nommé « Octave » comme le héros impuissant d’« Armance » de Stendhal – « Ma Nuit chez Maud », « Le Genou de Claire » ). Elle est une des figures de cette incapacité métaphysique qui hante l’antihéros rohmérien.
Autre thème pascalien, celui de la foi et du pari : le pari de Pascal est présent dans le célèbre dialogue de « Ma Nuit Chez Maud », il l’est aussi dans « Le Conte d’Hiver » où l’héroïne, contre toute raison, fait le pari d’attendre de rencontrer à nouveau l’homme qu’elle a perdu de vue. Et la foi traverse l’œuvre de part en part, elle en est la colonne vertébrale : « Le Signe du Lion » est une parabole sur la providence (un clochard ignore qu’il est en fait millionnaire), Perceval cherche le Graal mais ne saura pas le reconnaître, dans « Le Rayon Vert », l’héroïne attend un signe pour trouver le bon compagnon… Corolaire de la foi, la tromperie, le mensonge qu’on se fait à soi même ou aux autres est un des ressorts essentiels de la fiction : c’est un ressort du théâtre classique français, mais qui prend chez Rohmer une dimension métaphysique. Le narrateur de « La Collectionneuse » passe son temps à se mentir en imaginant que l’indifférence de la jeune fille est un stratagème de séduction à son égard. Croire, se méprendre, être trompé, retrouver la foi sont les ressorts de base de tous les scénarii de Rohmer. L’apparition du rayon vert est bien ainsi un signe divin qui apparaît à la jeune femme pour lui signifier qu’elle a enfin trouvé un compagnon, et qu’elle a eu raison d’espérer et d’attendre.
Car Rohmer était un cinéaste chrétien, mais qui abordait la question de la foi par des paraboles, de manière indirecte, cachée. C’était, encore une fois, la peur de se dévoiler, se faire comprendre, comme s’il n’avait pu n’apparaître que masqué.
Il restera un insoumis radical : au matérialisme moderne, à la vulgarité de la société de consommation – qui fera encore des films sans bagnoles, ni armes, ni fringues, ni tabac, ni alcool, ni sexe ?- au politiquement correct – le royalisme affiché de « L’Anglaise et le Duc »- à l’industrie cinématographique – « Je suis prof dans une école de cinéma, on tourne un petit film de promotion avec mes étudiants », disait t-il pour demander l’autorisation d’occuper une terrasse de café – un homme qui sut rester jeune et libre jusqu’au bout . Eric Rohmer nous laisse une œuvre inclassable, faite exclusivement de premiers films dont beaucoup resteront pourtant des chef-d’œuvres.